Le terme « jihad » renvoie, dans son sens le plus ancien, à un contexte historique précis. Il s’inscrit dans la continuité des traditions guerrières des Arabes préislamiques, marquées notamment par les razzias. Ces expéditions consistaient à piller des marchandises ou des troupeaux, à capturer des prisonniers ou des femmes, puis à exiger une rançon ou à vendre les captifs comme esclaves. On cherchait généralement à éviter l’effusion de sang afin de ne pas déclencher des cycles de vengeance interminables entre tribus.
Avec l’apparition de l’islam, les premiers combats associés à la nouvelle communauté religieuse furent, selon la tradition, des attaques contre certaines caravanes mecquoises. Ces actions avaient aussi une dimension économique : elles permettaient à la jeune communauté musulmane de consolider son indépendance matérielle face aux clans dominants de La Mecque. Après la mort du prophète Mohammed, les affrontements prirent progressivement la forme de conquêtes organisées, contribuant à l’expansion de l’empire et à la diffusion de l’islam dans de vastes régions.
Le mot « jihad » vient du verbe arabe « jâhada », qui signifie « fournir un effort », « lutter » ou « s’efforcer ». Il ne désigne pas uniquement le combat armé : dans la langue classique, il renvoie d’abord à l’idée d’effort soutenu, de lutte persévérante dans un but jugé légitime.
Dans le Coran, plusieurs passages évoquent le « combat sur la voie de Dieu ». Certains versets ont une tonalité militaire et parlent de défense de la communauté ou de confrontation avec des adversaires. D’autres mettent davantage l’accent sur la patience, l’endurance et la persévérance morale. Au fil des siècles, les juristes et théologiens musulmans ont interprété ces textes de manière différente, donnant naissance à plusieurs conceptions du jihad.
Dans la doctrine classique développée par de nombreux juristes médiévaux, le monde est souvent décrit comme divisé en plusieurs zones : le « territoire de l’islam » (dâr al-islâm) où les musulmans vivent sous des lois islamiques, et le « territoire de la guerre » (dâr al-harb), peuplé de ceux qui n’ont pas encore accepté l’islam. Dans ce cadre théorique, le jihad armé pouvait être conçu comme un devoir collectif visant soit à défendre la communauté musulmane, soit à étendre un ordre considéré comme juste.
Cette théorie prévoit toutefois des situations particulières pour les adeptes d’autres religions monothéistes, notamment les juifs et les chrétiens, qui peuvent bénéficier d’un statut de « protégés » (dhimmis) en échange de certaines conditions juridiques et fiscales. Historiquement, le jihad a pu être conçu comme offensif dans les périodes d’expansion, mais aussi comme strictement défensif lorsque des terres musulmanes étaient menacées ou occupées, par exemple au moment des croisades ou durant certaines phases de la colonisation.
Dans la pratique, la mise en œuvre de cette théorie a varié selon les époques, les dynasties et les contextes. Le jihad a parfois été utilisé contre des puissances non musulmanes, mais aussi, dans certains conflits internes, contre des groupes jugés hérétiques ou rebelles au sein même du monde musulman.
Très tôt, une autre lecture du jihad est apparue dans la pensée islamique : celle du jihad intérieur, moral ou spirituel. Dans cette perspective, le jihad désigne d’abord l’effort que le croyant accomplit sur lui-même pour lutter contre ses propres faiblesses, passions ou penchants jugés nuisibles.
Les courants mystiques, en particulier le soufisme, ont largement développé cette idée. Pour certains auteurs soufis, le « grand jihad » ou « jihad majeur » est cette lutte incessante pour purifier l’intention, dominer l’orgueil, maîtriser les pulsions et progresser spirituellement. Le combat armé est alors relégué au rang de « petit jihad », secondaire par rapport au travail profond sur soi.
Au XXe siècle, plusieurs penseurs modernistes ont remis en avant cette dimension spirituelle et morale. Pour eux, dans le monde contemporain, le recours à la force armée ne pouvait se justifier que dans un cadre strictement défensif, alors que l’effort principal devait se concentrer sur l’éducation, la réforme de soi et l’amélioration de la société par des moyens non violents.
Au XXe et XXIe siècles, le concept de jihad a été réinterprété de manières très diverses. Certains mouvements islamistes ont développé une théorie radicale du jihad politique, s’inspirant notamment des écrits de penseurs comme Abul A’la al-Mawdudi en Inde ou Sayyid Qutb en Egypte. Dans cette vision, le jihad peut être présenté comme une lutte globale contre des systèmes jugés injustes ou impies, qu’il s’agisse de puissances étrangères ou de gouvernements musulmans considérés comme dévoyés.
Dans les années 1970 et au-delà, certains groupes se réclamant de ces théories ont appelé à l’insurrection armée ou à la « révolution islamique », en visant à la fois des adversaires extérieurs et des Etats musulmans accusés de trahir les principes de l’islam. Ces interprétations militantes ont alimenté de nombreuses tensions et conflits, et sont largement contestées par d’autres savants et courants musulmans, qui insistent sur les limites juridiques strictes de l’usage de la force, sur la protection des civils et sur la priorité du jihad moral et intellectuel.
Aujourd’hui, le mot « jihad » est souvent réduit, dans les médias ou les discours politiques, à l’idée de guerre sainte ou de violence armée, ce qui ne reflète qu’une partie des sens que le terme a revêtus au cours de l’histoire. Dans le débat contemporain, de nombreux chercheurs, théologiens et acteurs de terrain cherchent à rappeler la richesse et la complexité du concept, tout en condamnant clairement l’usage du jihad comme prétexte à des violences contre des civils ou à des actions contraires aux droits humains.